Poids des marchés financiers dans l’économie réelle mondiale : une bombe à retardement ?

// Par Chloë Cabrol //


Qu’avons-nous retiré de la crise de 2008 qui a mis en péril nos économies d’un point de vue financier et économique ?

Aujourd’hui, il est difficile d’affirmer que nous sommes entièrement protégés d’une seconde crise majeure aux conséquences désastreuses. Les ingrédients sont bel et bien toujours présents ; nos gouvernements sont de plus en endettés et les banques centrales épuisent les instruments dont elles disposent.

Il ne s’agit pas d’invoquer une vision trop pessimiste mais une telle hypertrophie financière pourrait être une catastrophe pour nos sociétés capitalistes.



L'hypertrophie financière :


Plusieurs manières peuvent être utilisées pour mesurer le poids de la sphère financière dans l’économie réelle.

La première est de regarderle poids de l’ensemble des crédits, encours d’obligations, capitalisation boursière, monnaie, par rapport au PIB mondial. On voit qu’il est passé d’environ 275% en 1990 à 375% en 2004 et 450% en 2018.

Penchons-nous maintenant sur la part des dettes étatiques dans leur Produit Intérieur Brut. On s’aperçoit qu’elles représentent en 2018 environ 107% du PIB aux États-Unis, 82% dans l’Union Européenne, ou encore 238% au Japon (sources : tradingeconomics). Notons qu’elle a très largement augmenté ces 20 dernières années et encore plus depuis la crise de 2008 ; ce n’est que le reflet d’une intégration financière croissante. Il est donc difficile de réfuter l’hypothèse d’une future catastrophe avec un marché financier créant autant de droits pour si peu de production réelle produite.


Ce degré d’imbrication financière des pays qui continue d’augmenter contraste avec le recul du poids de l’industrie dans l’économie mondiale.


Alors que de nombreux indicateurs illustrent sa progression avec des politiques monétaires qui influent sur celles d’autres régions, parallèlement la globalisation commerciale faiblit. Autrement dit, les marchés financiers mondiaux s’unifient pouvant affecter plus facilement et rapidement l’économie réelle de plusieurs pays à la fois. La probabilité que des chocs financiers fragilisent les stabilités économiques augmente.


Un jeu qui peut s’avérer très dangereux si nous prenons pour exemple les États-Unis ; des modifications sur leur marché peuvent-elles affecter d’autres régions, toujours dans une logique de globalisation financière ? En réalité, nous avons pu remarquer ce phénomène à l’annonce de la Quantitative Easing au printemps 2013 qui a entraîné de fortes sorties de capitaux depuis les pays émergents et une forte dépréciation des devises de ces mêmes pays restés dans l’attente de taux plus favorable aux États-Unis.


De manière générale il faut retenir que la taille du monde financier continue de progresser créant un « marché financier global » alors que les économies mondiales restent scindées. Une bombe à retardement lorsqu’on en connaît les risques…

Une source de catastrophe :

Depuis des années de nombreux ouvrages et articles nous alertent sur ce déséquilibre. La question n’est donc pas de savoir s’il y aura une nouvelle crise mais plutôt quand et sous quelle forme nous affectera-t-elle (krach boursier, défauts massifs sur les emprunts publics ou privés, éclatement d'une bulle spéculative...) ?


Contrairement à l’époque de la libéralisation des marchés financiers dans les années 1980, aujourd’hui les risques se multiplient poussant les agents financiers à créer davantage de produits dérivés destinés à justement couvrir ces risques. Certains d’ailleurs ne se sont pas privés d’utiliser ces produits de couverture pour en faire des outils de pure spéculation. L’interaction entre les marchés financiers et économiques les lie en cas de crise comme en témoignent les subprimes et leurs conséquences que nous subissons encore.

Le poids des lobbies financiers dans l’économie réelle :

Mais alors, pourquoi devons-nous encore faire face à cette politique monétaire laxiste et à cet endettement massif ? Selon Laurence Scialom, professeure d'économie, c'est certainement à cause nos gouvernements qui ne sont souvent pas allés au bout de certaines réformes. Ce manque de contrôle sur les marchés financiers peut être expliqué par le lobbying bancaire qui a réussi à investir tous les lieux où se prennent les décisions notamment en matière financière et largement en amont.

Le lobby bancaire a réussi à imposer l’idée que les intérêts de la finance sont en corrélation avec ceux de la société. Ses arguments sont de l’ordre de la compétitivité de place ou d’emploi mais sont à relativiser si on les compare au coût des crises financières.

La porosité entre les directeurs des grandes banques et le monde des décideurs publics heurte la société. Jose Manuel Campa, lobbyiste en chef de la banque Santander,est à la tête depuis 2019 de l'Autorité Bancaire Européenne. Le lobbying bancaire a la main sur la régulation et celaenflamme des crises sociétales comme celle que nous connaissons depuis novembre 2018 avec les « gilets jaunes ».

Autre exemple, toujours en Europe, Manuel Barroso qui fût à la direction de la commission européenne durant deux mandats consécutifs, a été recruté par Goldman Sachs en plein BREXIT. Le but étant d’acheter son carnet d’adresse et sa capacité à court-circuiter les circuits de décision. Nous pouvons ainsi nous demander si cet échange est propice à la transparence et au contrôle du marché financier dans l’économie.

Les mesures à prendre pour contrer cette emprise sont multiples et cumulatives :

Tout d’abord, davantage de transparence entre les lobbyiste et les institutions directionnelles ou de régulation. Les collaborations étant inéluctables elles devraient être plus encadrées et régulées. 

Le deuxième point essentiel pour garantir davantage d’équilibre entre les marchés financiers et économiques est l’ouverture des espaces de délibération souvent bloqués par une vision monolithique. À la tête de ces espaces nous retrouvons les mêmes personnalités, le plus souvent des hommes provenant des lobbies financiers. L’Europe nage dans un déni-démocratique contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Unis par exemple où le gouvernement a plus tendance à mettre en difficulté ces lobbies.

L’enjeu démocratique est alors très important compte tenu des coûts des crises financières.

Notre société possède de nombreux défis à affronter comme la biodiversité ou le réchauffement climatique et l’intérêt collectif doit désormais être la priorité face aux enjeux des marchés financiers. Cela revient à faire prévaloir une vision à court terme or il nous reste bien des défis à surmonter.

Ouvrages recommandés :

- https://www.furet.com/media/pdf/feuilletage/9/7/8/2/8/0/4/1/9782804187019.pdf

- Économie et marchés financiers : Perspectives 2010-2020 Ed. 1 - Paul-Jacques Lehmann



Bibliographie :


- http://www.raphael-didier.fr/2018/10/le-poids-demesure-de-la-finance-annonce-une-crise.html

- https://www.persee.fr/doc/ecofi_0987-3368_2010_num_98_3_5779

- http://www.slate.fr/story/101555/poids-exorbitant-finance-poison-economie

- https://www.alternatives-economiques.fr/deputes-gouvernement-porte-paroles-lobby-bancaire/00091495


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